les mémoires d’Alexandre Ougrimov

Moscou – Vorkouta
Rencontre dans un wagon « Stolypine »

A Moscou c’est le dégel. Il y a des mares un peu partout. A travers la fenêtre grillagée du fourgon je vois les rues de Moscou, les passants qui esquivent les éclaboussures, les tramways, les voitures, les magasins. Ici, la vie continue. On nous fait descendre près d’une voie de chemin de fer, puis on nous fait entrer dans un wagon « Stolypine » et on nous répartit dans les compartiments. Dans le mien, plein à craquer, je retrouve Artsychevski. Il me présente un ami, en manteau de fourrure et bottes de feutre. « C’est celui dont je t’ai parlé, celui qui vient de France », lui dit-il. « C’est la troisième fois qu’on l’envoie dans un camp », me dit-il à propos de son ami.
« Kh » ne manifeste aucun intérêt à mon égard. Très affairé, il s’installe comme un habitué et donne des instructions à Artsychevski. J’appris par la suite que « Kh » était un certain  Poznychev qui avait étudié avec femme à l’Université de Moscou. Le monde est vraiment très petit.
Artychevski qui est arrivé avant moi, me raconte qu’il a voyagé avec deux femmes.
– L’une était grande, en manteau bleu, et portait des chaussures jaunes de fabrication étrangère. J’ai remarqué ses chaussures et je me suis même demandé si ce n’était pas ta femme.
Il me donna d’autres détails et je commençai à croire que c’était bien Irène, ma femme, qu’il avait vue.
– Tu sais, me dit Artyschevski, elles sont dans notre wagon, à l’avant, dans un compartiment réservé aux femmes.
Mais comment la joindre ? Devant la porte de notre compartiment, un soldat kirghize ou kalmouk était en faction. Il y avait pas mal de bruit dans le wagon, les prisonniers se disputaient les places. Avec Artsychevski et « Kh » on décida qu’on allait parler très fort, puis on s’arrêterait brusquement et à ce moment la je dirai quelques mots en français. Le compartiment des femmes n’étaient pas très loin du notre, ma femme entendrait peut-être. C’est ce que nous fîmes et quand tout le monde se tut je criai : « Irène tu es là ? »*. Je le répétai plusieurs fois et à la fin Irène me répondit. Alors je m’approchai de la porte et me mis à parler en français. Le soldat s’approcha et me cria de me taire. Mais j’avais eu le temps de dire à Irène de s’asseoir près de la porte. Je demandai à  aller aux toilettes. « Sors ! Les mains dans le dos ! », me dit le soldat. Je marchai dans le couloir, et j’aperçus Irène, assise près de la porte de son compartiment. Elle me regarda souriant tendrement mais aussi avec une grande tristesse. Je garderai toujours en mémoire son visage très pâle, très maigre. Je ne me souviens plus de ce que je lui ai dit. Lui ai-je même dit quelque chose ? Au retour nous sommes encore regardés. Je ne me suis pas arrêté, le gardien était sur mes talons et je ne savais pas ce qu’il fallait faire : révéler notre rencontre ou la cacher pour éviter qu’ils ne nous mettent encore plus loin l’un de l’autre. Peut-être aurions-nous une nouvelle chance de nous parler.
Un peu plus tard, je vis Irène balayer le couloir. Je me précipitais vers la porte du compartiment. Le gardien n’était plus là.
— Tu as reçu combien?* (en français dans le texte) — me demanda Irène.
— Dix*, — lui répondis-je.
Mais elle ne m’entendit pas.
— Six*?
— Dix, dix, — repris-je, — et toi*?
— Moi huit*.
Elle ignorait, comme moi, où était notre fille Taticha.
Nous arrivons à  Kirov (1.000 km à l’est de Moscou) où il est inutile de se cacher. On nous fait sortir, colonne par 5, les femmes devant.
– Assis !
Nous nous asseyons par terre. Le chef du convoi est à côté de moi. Je lui demande de pouvoir aller aider ma femme à porter ses affaires. « Vas y« , — me dit-il.
– Prisonniers, votre attention. Un pas à droite ou un pas à gauche sera considéré comme une tentative de fuite et les armes seront utilisées sans sommation. C’est clair ? En avant, marche!
Je marche à côté d’Irène, au premier rang. Elle a maigri, elle est pâle mais le malheur ne l’a pas brisée. Elle garde l’espoir. Elle ne me fait aucun reproche. « Tu vois, j’avais raison », me dit-elle simplement.
On arrive au centre de transfert. Il y a beaucoup de monde. Chacun s’assoit sur ses affaires. On fait l’appel. Je réponds lorsqu’on appelle le « 58-4, 10 ans« . Je commence à en avoir l’habitude. Je fais mes adieux à Irène. « Adieu. On ne se reverra peut-être jamais », lui dis-je. « Qu’est-ce que tu racontes ? « , répond-elle, horrifiée, refusant mon pessimisme. Finalement c’est encore elle qui aura eu raison.
Je me souviens des inoubliables bains-douches. Nu sous l’eau froide, un morceau de savon à la main. Le « chef du bain » est un tatar barbu, la calotte nationale sur la tête. Après le bain, on passe, toujours nu, à la visite médicale. Des femmes sont là, plutôt inquiétantes avec leur rasoir à la main : « Approche, l’homme!« , me dit l’une d’elles. Plus question de « Monsieur », « camarade » ou « prisonnier ». Nous sommes des « hommes », tout simplement. Mais contrairement à la formule de Gorki selon laquelle le mot « homme résonne fièrement », ici la fierté a disparu.  (…) « Au suivant !« . Assise sur un tabouret, une femme nous rase le pubis. « Tiens ton sexe et ne remue pas, sinon je te le coupe !« . Puis on me rase la tête. Pour de bon* et pour six ans.
A suivre
*En français dans le texte

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