Les mémoires d’Alexandre Ougrimov

Les pommes de terre

Je devais garder les patates dans un dépôt. Une travail de choix qui me coûta un manteau  que j’avais tant bien que mal réussi à conserver depuis Brandebourg mais que je dus donner comme pot de vin au chef du dépôt.
Mon travail consistait à ne pas laisser la température descendre au dessous de 2°C. Je devais donc chauffer le poêle, faire le ménage et jeter les patates pourries.
Je n’arrivais pas à y croire ! J’avais échappé à la mine et j’avais récupéré un travail de rêve ! Mes prédécesseurs, deux Ouzbeks, envoyés dans un autre camp, m’avaient laissé  un chaudron et quelques ustensiles de cuisine. Dès mon arrivée je me fis cuire un plat de patates que je mangeais avec délice avant de faire un somme, repu, sur la couchette près du poêle. Et c’est ainsi que commença ma vie dans le camp. Une chance incroyable ! Je faisais désormais partie de la caste des privilégiés, de ceux qui ne sont pas astreints aux travaux dans la mine.  1
Le lendemain je restai dans mon dépôt sauf pour aller aux toilettes qui, par chance,  se trouvaient à proximité.  J’estimai qu’il valait mieux ne pas me montrer, et je n’avais même pas besoin d’aller à la  cantine. Mais le soir quelqu’un se mit à tambouriner à la porte.
- Qui est là ?
- Ouvre, espèce de salopard !
- J’ouvre pas ! J’ai pas le droit !
- Ouvre ou ça ira mal ! C’est moi, le pompobyt !
J’ouvre. Il entre et n’en croit pas ses yeux de me trouver ici et que je puisse  me conduire déjà comme le maître des lieux.
- On vous a affecté à la mine et vous avez réussi à vous glisser ici : vous savez ce que vous risquez ? Comme êtes-vous arrivé là ?
- Si je suis là – c’est que je l’ai mérité ! Et j’ai pas l’intention d’aller ailleurs. Je suis responsable de ce dépôt. Adresse toi au chef du dépôt, c’est lui qui m’a mis ici et c’est à lui de m’en faire partir, s’il le veut.
-Attends un peu, – menace-t-il en tournant les talons.
Le lendemain, de bonne heure, il frappe à nouveau à la porte.
- Ah, il est rusé, il est rusé ! Il s’est planqué dans les patates ! Et où est le manteau que tu avais promis ?
- Il est là , accroché. Prends le.
Il empoigne le manteau et disparait. Un peu plus tard le chef du dépôt arrive. Il m’explique mon travail. Je le trouve plutôt sympathique. J’ai l’impression qu’il me fait confiance. Je lui raconte que le pompobyt est venu.
- Tu as bien fait de rester là, me dit-il. – Tout va s’arranger.
- Ce qui se passe, – dis-je un peu gêné,  – c’est que le manteau que je vous avais promis, le pompobyt l’a pris.
- Ah , l’ordure ! Je vais lui tordre le cou !
Tout fini par s’arranger. Je fus officiellement affecté en tant que planton et  on me donna des vêtements. Je n’avais donc plus besoin de mon manteau.
(…)

Le printemps

J’ai vécu ainsi trois mois dans les patates de janvier à mars. Ce n’était pas désagréable mais cette situation commençait à me peser. Je sentais bien que ça finirait mal. Je commençais sérieusement à envisager un changement. Mais les événements me devancèrent. Le chef du dépôt n’avait plus la cote après un remaniement au sein de la direction. Une commission composée de trois types particulièrement répugnants vint me voir. A leur avis rien n’allait comme il faut, ni le dépôt, ni les pommes de terre, ni moi.
- Vous devriez travailler à la mine, – dit le chef
- On comprends pas bien qui tu es. Bandit ou pas bandit ? -remarqua le deuxième.
- Y s’la coule douce, – trancha le troisième.
Quelques jours plus tard un capitaine fit son apparition et décida qu’il y avait beaucoup trop de patates pourries et m’annonça que j’étais chassé de ce paradis.
Je n’en étais pas trop chagriné. J’avais le sentiment d’avoir fait mon temps dans ce dépôt. Mais, à l’évidence, la chance m’avait abandonné. Un Ouzbek qui travaillait avec moi avait pris l’habitude de laisser chez moi l’argent qu’il tirait de ses différents trafics. Par malheur le planton, qui était venu me chercher pour me transférer à la mine, tomba dessus, alors que j’essayai de le planquer dans mes affaires.
- Hum, hum, -dit-il entre ses dents. Tu t’es vraiment bien adapté, toi. Tu sais ce que tu risques ?
Je risquais un sérieux complément de peine.
- Prends les, – lui dis-je, – il n’y a que toi et moi, aucun témoin.
Sans dire un mot il empocha l’argent et s’en alla.
Je dus ensuite expliquer tout ça à mon Ouzbek qui, à mon grand étonnement, me fut surtout reconnaissant de n’avoir pas dit à qui appartenait cet argent.

(…)

A suivre

  1. On appelait ces auxiliaires de l’administration « les idiots ». Un surnom que leur avaient sans doute attribué les prisonniers de droit commun qui eux refusaient de travailler pour les autorités.
This entry was posted in Feuilleton, Inédits and tagged , , , , , , , . Bookmark the permalink.

Comments are closed.