Les mémoires d’Alexandre Ougrimov

L’après Staline

Les années passèrent. Mars 1953 arriva enfin. Le plus curieux c’est que je n’ai gardé aucun souvenir de la mort de Staline 1 si ce n’est une sorte de stupeur généralisée, mais aucun changement notable, aucune agitation de masse. Tout le monde attendait quelque chose mais la vie dans le camp continuait sur le même rythme.

Monument aux prisonniers de Vorkouta

Les Ukrainiens, les Baltes étaient contents. Troublés, les Russes, étaient sur la défensive : une explosion était-elle possible ? L’éducation soviétique avait gelé les esprits et la disparition de Staline n’était pas suffisante pour les dégeler : on avait tant de fois répété que Staline était immortel. Et pourtant, Staline était mort ! Le premier sentiment éprouvé était la peur ! Et si tout à coup tout s’écroulait ? Le chaos comme une vague énorme venue de Moscou, allait-il tout submerger dans un bain de sang ? Et si on décidait de tous nous fusiller ?

Mais rien ne se passa. L’événement formidable que constituait la mort de Staline n’eut en apparence aucune incidence sur la vie du camp. En apparence. Car dans le fond des changements eurent lieu. Le régime devint un peu moins sévère. On pouvait écrire plus souvent à ses proches.
A l’été  l’affaire Béria éclata. Des rumeurs arrivaient, par vagues successives.
C’est à cette époque qu’on envoya du camp de Karaganda 2 entre 300 et 400 prisonniers. On leur attribua plusieurs baraquements. On les mis en quarantaine et on entoura les baraques de barbelés. Tout contact  était en principe interdit. 3
Mais en fait la discipline se relâcha et nous parvînmes à établir des contacts avec les nouveaux venus qui étaient très différents de nous ce que nous ressentîmes très vite.

La « fête » commence

La quarantaine pris fin et les nouveaux venus furent tous affectés à la mine. Ils refusèrent. Cette nouvelle, tout à fait sensationnelle, se propagea à l’intérieur du camp et à partir de ce moment tout bascula.
Pour notre part nous continuions à travailler mais toutes nos discussions tournaient autour du même sujet : leur refus de descendre dans la mine. Nous étions fascinés par leur unanimité, leur volonté, leur force. Ces gens la étaient comme nous, en apparence, mais en fait ils étaient très différents.

Tout le monde se demandait ce qu’allait faire la direction du camp. On voyait les gardiens se rassembler, des officiers du NKVD qui essayaient de persuader les grévistes de reprendre le travail.
Notre gardien principal vint nous voir. On l’appelait « l’oncle Kolia ». Il fut très mal reçu, n’obtint rien et s’en alla plutôt dépité. L’administration du camp ne prenait aucune décision. Une commission vint au camp sans obtenir plus de résultat : le dialogue avec les grévistes se limitait à un échange d’injures.
Les prisonniers se rassemblaient et discutaient des événements. On apprit que les grévistes étaient unis, disciplinés, qu’ils avaient désigné des chefs et présenté des revendications. Ils réclamaient l’envoi d’une délégation du Comité Central, et refusaient de discuter avec des représentants de Béria 4. Ils s’abstenaient toutefois de tout slogan anti-soviétique.
Une proclamation fut distribuée appelant à refuser de travailler. Un appel qui fut suivi quasiment à 100%.
Un officier du NKVD vint dans notre baraquement pour essayer de nous convaincre de reprendre le travail. Il s’en alla sans même attendre notre réponse et ce fut le début de ce que nous avons appelé « la fête » 5
Le plus surprenant, sans doute, c’est que ce mouvement ne donna lieu à aucun règlement de compte entre nationalités hostiles comme l’étaient (et le sont toujours) , les Ukrainiens, les Russes et les Baltes. Au contraire, une atmosphère d’ordre, d’amitié, d’entente et de fraternité s’installa dès le début. Les prisonniers venus de Karaganda furent en quelque sorte le levain. Selon des rumeurs ils auraient été transférés à Vorkouta précisément pour les empêcher de déclencher un mouvement à Karaganda. C’est au cours de leur transfert qu’ils auraient constitué un noyau dirigeant et défini leurs revendications.
Que l’administration du camp n’ait pas décidé de les isoler pour empêcher leur mouvement de se développer était tout aussi étonnant. Mais la direction du camp était sans doute grandement perturbée par les événements à Moscou 6

A suivre

  1. Staline est mort le 5 mars 1953.
  2. Karlag, l’un des plus grands camps du Goulag, près de la ville de Karaganda au Kazakhstan.
  3. Ougrimov ne donne aucune date précise.
  4. Béria est resté chef du NKVD jusqu’au 26 juin 1953, date de son arrestation.
  5. La « fête », Sabantouï (Сабантуй)  en russe, a vraisemblablement commencé vers le 20  juin 1953 .
  6. La mort de Staline, l’élimination de Béria.
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