Les mémoires d’Alexandre Ougrimov (fin)

La grève, l’autogestion

L’autogestion s’instaura quasiment d’elle-même, de manière naturelle. Pas de meetings, de réunions, de discours. Pas de rassemblements, aucun désordre, pas de contrainte, pas d’hostilité, aucun excès. Et beaucoup moins d’insultes que d’habitude. La grossièreté avait pratiquement disparu.

En plus, le camp fut purgé de ses éléments les plus douteux. Il fut annoncé que tous ceux qui voulaient se désolidariser des grévistes pouvaient le faire. Ils furent relativement nombreux : les délateurs, les couards, les profiteurs. Ceux aussi qui pensaient que toute cette histoire n’était qu’une provocation de la direction du camp et qu’elle se terminerait par une répression sévère.

(…)

Nous recevions une demi-ration, mais cela ne nous inquiétait pas. Nous avions reçu comme instructions de rester aimable avec les gardiens et de ne tolérer aucune provocation. On nous avait également recommandé de nous opposer résolument à toute tentative pour isoler l’un d’entre nous. Nous devions dans ce cas nous regrouper immédiatement, rester très près les uns des autres pour éviter que l’un d’entre nous ne soit emmené de force. Nous avions organisé des tours de garde sur 24 heures. Je n’ai jamais réussi à rencontrer la direction du mouvement dans son ensemble. On disait que diverses nationalités y étaient représentés et que le principal leader était un colonel polonais faisait partie du groupe de Karaganda. Je ne l’ai jamais rencontré. Il ne se montrait pas.

C’était un été particulièrement chaud. Le camp avait un air de fête, tout à fait inhabituel. Les mineurs bronzaient au soleil, d’autres lisaient, se promenaient, discutaient. (…)

Au bout d’environ une semaine environ une rumeur insistante évoquait l’arrivée prochaine d’une commission du Comité Central.

L’arrivée de la commission

général Maslenikov

On nous donne pour instruction de nous regrouper sur le terrain de football du camp. Pour ne pas à avoir à retirer nos casquettes devant la commission, nous sortons tête nue.
- Vous vouliez une commission  – nous sommes là. Je représente le Ministère de l’Intérieur, déclare Maslenikov.
En face de nous, derrière les barbelés les gardes armés ont pris position. Les membres de la commission arrivent lentement, en file indienne. Maslenikov, plutôt petit, marche en tête. Derrière lui, nettement plus grand, le chef du camp de Vorkouta (Retchlag) 1 le général Derevianko 2. Plusieurs officiers ferment la marche. 

Il nous fait un petit discours, plutôt bienveillant. Il explique que les temps ont changé, que les procès seront révisés, que le régime du camp sera assoupli, que des instructions dans ce sens ont déjà été données auparavant et qu’il est regrettable qu’elles n’aient pas encore été appliquées. Les barreaux aux fenêtres seront supprimés, les prisonniers pourront écrire à leurs proches, etc. Mais l’application de ces mesures prendra sûrement du temps tandis que la grève porte un grave préjudice à l’économie du pays. Il faut donc reprendre le travail au plus tôt, demain par exemple.

 

Je réalise qu’un gouffre sépare les prisonniers de ce général, aussi profond que celui qui séparait le tsar des serfs. Visiblement ce général n’a pas compris à qui il s’adressait et n’a pas mesuré la somme de malheurs et d’humiliations que ceux qui l’écoutaient portaient en eux.

Après le discours de Maslenikov un représentant de notre comité de grève, l’Ukrainien Vladimir Levando, s’avance. Maslenikov refuse de lui parler.

- Qui êtes-vous ? Qui vous a donné le droit de parler au nom de tous ?

- Nous allons voir toute suite s’ils sont d’accord pour que je parle en leur nom, – répond-il. Puis, se tournant vers nous : – Vous êtes d’accord ?

- On est d’accord, on est d’accord.

- Vous voyez, c’est unanime, – reprend Levando.

De mauvais gré, Maslenikov accepte de l’écouter.
- Que les représentants de l’administration locale s’en aillent. Nous ne voulons pas avoir affaire à  eux, – dit Levando.
Mouvements divers dans la commission. Mais Maslenikov leur parle. Derevianko et les autres officiers du camp s’en vont. Maslenikov reste avec ses officiers. Devant lui quelque trois mille prisonniers, derrière 500 soldats en armes.

Levando parle. Un discours brillant sur les droits de l’homme et du citoyen. Il décrit la honte que constitue le système concentrationnaire soviétique alors que dans le même temps l’Urss ne cesse de dénoncer l’existence de camps de concentration dans d’autres pays. Il conclut en réclamant des mesures immédiates considérant comme très insuffisantes les propositions de Maslenikov.

J’étais très impressionné par Levando. J’avais rarement vu quelqu’un d’aussi courageux.

Le général l’écouta calmement mais répéta ensuite ses propositions sur un ton beaucoup moins conciliant. Levando repris la parole.
- Nous ne reprendrons pas le travail. Nous exigeons une authentique commission du Comité central. C’est ce que nous avons demandé et nous maintenons cette demande. Vous n’êtes qu’un représentant du ministère de l’Intérieur et nous n’avons plus rien à vous dire.

Après ce discours, Levando donna l’ordre de se disperser. En silence, les trois mille prisonniers tournèrent les talons et retournèrent vers leurs baraquements. Je regardai le général : il était pâle, stupéfait. Quelqu’un l’entendit murmurer : « Mon dieu ! Qu’est-ce qui se passe ? ». Puis il s’en alla, la tête basse.

Habitué à commander, ce général n’avait sans doute jamais subi un tel affront. Selon certains, il monta aussitôt dans sa voiture et s’en alla sans saluer personne.

Nous rentrâmes dans nos baraques avec le sentiment que le sort en était jeté, que le Rubicon avait été franchi. Nous reçûmes l’instruction de rester unis, de ne pas faiblir, de ne pas céder aux menaces. Nous étions très décidés avec toutefois le sentiment que le dénouement serait tragique. Je n’ai entendu personne proposer de capituler. On essayait de cacher sa peur, ses doutes, en s’appuyant sur la fermeté apparente de tous. « Même la mort est belle quand on n’est pas seul », dit un proverbe russe.

Le dénouement

La tension montait. Les gardiens accrochaient des hauts parleurs aux poteaux électriques. Les soldats mettaient des mitrailleuses en place. On entendait les chenilles des chars. A l’évidence quelque chose se préparait.

Puis, un matin 3, les hauts parleurs se mirent à hurler : Derevianko lui-même appelait à ne plus écouter   »les semeurs de troubles » et à reprendre le travail. Il assurait qu’il n’y aurait pas de répression si nous nous soumettions. Il fixa un ultimatum au terme duquel, si le travail n’était pas repris, les soldats entreraient dans le camp.

Le comité de grève avait préparé sa réponse et capitula, acceptant de reprendre le travail.

En silence, tête basse nous avancions vers la mine. Les leaders du mouvement se mirent de côté.

Nous sortîmes du camp par groupe de 100 entourés de soldats en armes. Puis on nous conduisit non pas vers la mine mais dans la direction opposée, vers la toundra et le cimetière. Cela ne présageait rien de bon. On nous fit asseoir devant une rangée de soldats. La journée passa ainsi. Puis on nous fit revenir en arrière vers l’entrée du camp où une table avait été installée devant la quelle trois officiers étaient assis. Un peu plus loin, assis par terre, tous les délateurs du camp.

Un à un les prisonniers s’approchent de la table et s’identifient. Les officiers consultent une liste tandis que les délateurs font des commentaires. Ils sont assis la tête basse, honteux et se sentent sans doute trahis par la direction du camp qui ne cache pas qu’elle les tient pour de la merde. Ils demanderont ensuite de ne pas être renvoyés au camp avec tout le monde et on les mettra en lieu sur. De fait on les enferma dans des cellules avant d’être transférés dans d’autres camps.

C’est ainsi que la « fête » pris fin de manière plutôt humaine. Les prisonniers furent divisés en trois catégories :

- les meneurs, qui furent envoyés en prison.

- les éléments « suspects », qui furent transférés dans d’autres camps

- tous les autres, la majorité, qui retournèrent au camp sans qu’aucune procédure ne soit engagée contre eux.

Le soir, je discutais des événements avec un compagnon. Nous étions plutôt déprimés mais quand même contents d’être restés en vie. On entendit soudain une rafale de mitrailleuse, puis une autre, puis d’autres encore suivies d’un grand silence. Nous n’avions aucun doute que ce que nous avions tant redouté étaient bel et bien arrivé.

Nous apprîmes plus tard que les gardiens avaient ouvert le feu contre trois cents prisonniers dans la mine 29 faisant de nombreux morts 4. Ces prisonniers auraient voulu continuer la grève et s’en seraient pris aux gardiens. Une rumeur couru ensuite selon laquelle le général Maslenikov se serait suicidé 5.

Selon d’autres témoignages le procureur général de l’Urss, Roman Andreievitch Roudenko 6 est venu à Vorkouta où il est resté quelques jours après la fin de la grève. Ainsi, il était assis à la table autour de laquelle plusieurs officiers avaient pris place et devant lesquels les grévistes devaient passer 7 Il était assis au centre et c’est lui qui décidait du sort de chacun.

Roudenko au procès de Nuremberg

 

Les prisonniers de la mine n° 29 s’étaient mis en grève après les autres. Leur mouvement n’était pas aussi bien organisé que le notre. Il y avait une forte proportion d’Allemands. (…)

Quand le général Derevianko a appelé à arrêter la grève, les prisonniers ont refusé. Il semble que des gardiens (non-armés) aient essayé d’arrêter les chefs du mouvement. A ce moment un camion a eau anti-émeute entra dans le camp. Les prisonniers attaquèrent les gardiens à coups de bouts de bois arrachés aux barrières et s’avancèrent vers le camion a eau. Un officier tira en l’air. Comme si cela avait été le signal attendu les soldats du NKVD ouvrirent le feu. Il y eu en quelques minutes quelque 130 morts et environ 250 blessés. Quand le silence retomba on entendit un ordre stupéfiant : « Les vivants – levez-vous ! ». Les vivants se levèrent et relevèrent les blessés. Les morts restèrent étendus.

Le procureur Roudenko visita le camp aussitôt après ces événements. On ignore où il était pendant la fusillade. On ignore aussi où était le général Maslenikov. Ce qui est sûr c’est que l’ensemble de l’administration a été remaniée.

Le régime du camp changea lui aussi. On enleva les barreaux aux fenêtres, la correspondance avec les proches était autorisée. Les numéros inscrits sur les vêtements des détenus ont été supprimés. Je portais le numéro 876.

Alexandre Ougrimov a été libéré le 27 juillet 1954. Il s’est installé à Moscou le 1 août 1954. Il est mort en 1981.

Fin

A Vorkouta les mines de charbon sont toujours exploitées. Dans de mauvaises conditions car les installations sont vétustes. Fin février 2016 des coups de grisous ont fait 36 morts.

 

  1. Retchlag, retchnoï lager ie camp de la rivière, un des camps à régime spécial, crées en 1948 et réservés aux prisonniers politiques.
  2. Nommé à ce poste le 16 juin 1953.
  3. Possiblement le 1 août 1953.
  4. Il y aurait eu 53 morts.
  5. Maslenikov s’est effectivement suicidé le 16 avril 1954.
  6. Il a représenté l’Urss au procès de Nuremberg mais n’en reste pas moins un des plus éminents représentants du système répressif stalinien. Procureur au procès de Francis Powers, l’aviateur américain de la CIA, abattu au dessus de l’Urss en 1960, il a été avec le chef du KGB, Iouri Andropov, le principal responsable de la répression contre les dissidents dans les années 70.
  7. cf post précédent.
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